Mutations Grand format

IA : pourquoi le Maroc a besoin d’un ministère de plein exercice

Maroc Telecom dispose de filiales dans dix pays africains. Orange Maroc commercialise des services d’intelligence artificielle générative destinés aux entreprises. Inwi accompagne des startups qui cherchent à développer de nouveaux usages. Les trois opérateurs abordent un marché susceptible de transformer leur activité bien au-delà de la vente de connexions.

100 %

Ils possèdent un avantage considérable : les réseaux, les infrastructures, les clients et la capacité de commercialiser rapidement des services numériques. Mais une offre vendue au Maroc n’est pas nécessairement une technologie développée au Maroc. Entre la distribution de modèles internationaux et la naissance d’entreprises marocaines capables de concevoir leurs propres solutions, une nouvelle politique industrielle doit trouver sa place.

C’est le chantier confié à Ahmed Rahhou. Ministre de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’Administration, l’ancien patron du CIH intervient dans un secteur où les grands acteurs économiques organisent leurs positions. Son rôle ne sera pas de choisir les produits que doivent vendre les opérateurs. Il devra conduire une politique nationale qui fasse de leur puissance un levier pour l’ensemble de l’économie.

DES RÉSEAUX PUISSANTS, UNE INDUSTRIE EN CONSTRUCTION

Orange Maroc a lancé Live Intelligence en octobre 2025 avec Orange Business. L’offre vise les entreprises qui souhaitent utiliser l’intelligence artificielle générative. Le groupe a également annoncé un centre de compétences Data & IA à Rabat et inauguré à Casablanca un centre de données dont la première phase représente 1,5 mégawatt. Cette capacité d’hébergement ne se confond pas avec une puissance de calcul entièrement consacrée à l’IA.

Inwi multiplie les initiatives à destination des entreprises innovantes. Les inwiDAYS d’avril 2026 ont notamment distingué cinq projets liés à l’intelligence artificielle. Soutenir des projets est une première étape. Leur donner accès à des clients, à des contrats et à une distribution durable en est une autre.

Maroc Telecom dispose d’une autre carte : l’Afrique. Le groupe comptait 76,8 millions de clients à fin 2025 et réalisait 36,7 milliards de dirhams de chiffre d’affaires consolidé. Sa présence dans dix pays africains peut offrir à des applications développées au Maroc un accès à des marchés difficiles à conquérir. Ses publications financières examinées ne détaillent toutefois pas séparément ses revenus, ses investissements ou ses actifs technologiques propres à l’IA. Les investissements et revenus liés à cette activité ne sont donc pas identifiables séparément dans ces comptes.

Ces trois groupes peuvent accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle dans les entreprises marocaines. Ils ont aussi leurs objectifs de rentabilité, leurs fournisseurs et leurs alliances internationales. Un opérateur peut créer une activité profitable en intégrant et en revendant des modèles conçus à l’étranger. Le Maroc y gagne un service, parfois des compétences et des infrastructures. Il ne gagne pas automatiquement une technologie dont une entreprise nationale possède le développement, les droits et les débouchés.

La contribution des opérateurs à la souveraineté numérique dépendra notamment des compétences et de la valeur qu’ils aideront à développer au Maroc. La politique publique doit aussi préserver la concurrence, l’accès des jeunes entreprises aux marchés et la capacité de l’économie marocaine à créer sa propre valeur. Elle ne peut se réduire aux feuilles de route commerciales des groupes les mieux installés.

LE MONDE ACCÉLÈRE, LE MAROC CHERCHE SA PLACE

La concurrence technologique s’intensifie à l’échelle internationale. Aux États-Unis, les groupes technologiques investissent massivement dans les modèles et les infrastructures de calcul. La Chine développe ses propres chaînes technologiques. L’Union européenne entend mobiliser 200 milliards d’euros pour développer l’intelligence artificielle.

Cette compétition ne porte pas seulement sur la performance des modèles. Elle détermine aussi qui contrôlera les centres de données, les outils utilisés par les entreprises, les plateformes de distribution et les revenus tirés des applications. Les opérateurs télécoms cherchent eux aussi à prendre une place dans cette nouvelle chaîne de valeur.

Le Maroc n’a ni les moyens ni l’obligation de reproduire intégralement les investissements des plus grandes puissances. Il possède en revanche des secteurs où l’IA peut répondre à des besoins précis : eau, agriculture, phosphates, énergie, logistique, banque et services publics. Des logiciels adaptés aux données locales, aux langues du pays et aux contraintes des entreprises peuvent trouver des clients au Maroc, puis à l’étranger.

Cette demande potentielle doit encore se traduire en produits commercialisables. Une équipe de recherche peut concevoir un outil prometteur. Elle a ensuite besoin de capacités de calcul, de financement, de tests, de contrats et d’un marché. La commercialisation de ces outils dépendra donc de l’accès aux infrastructures, aux financements et aux premiers clients.

DU NUMÉRIQUE BANCAIRE AUX ARBITRAGES DE L’ÉTAT

Le parcours d’Ahmed Rahhou dans la banque donne un précédent concret à cette ambition. À la tête du CIH, de 2009 à 2019, il a conduit une transformation qui touchait à la fois le système informatique, les produits et la relation avec les clients.

À partir de 2014, la banque déploie MyCIH et engage une refonte de son informatique que Rahhou évaluera à 500 millions de dirhams. L’année suivante, Code 30 s’adresse aux moins de 30 ans avec une offre bancaire adaptée. En mars 2016, Rahhou fait état de 35 000 jeunes clients attirés par cette formule. Selon les chiffres qu’il communiquera ensuite, les transferts numériques dépassent les transferts en agence en 2017.

Le CIH n’avait pas été le premier établissement marocain à développer la banque mobile. La Banque Populaire avait lancé Pocket Bank dès 2011. L’intérêt du parcours de Rahhou réside ailleurs : il a associé une transformation technique à une stratégie de marché, sans abandonner le réseau physique de la banque.

Son expérience ne s’arrête pas au numérique. Après avoir dirigé Lesieur Cristal puis le CIH, il a représenté le Maroc auprès de l’Union européenne avant de présider, à partir de 2021, le Conseil de la concurrence. Sous cette présidence, le Conseil a notamment conclu en 2023 une procédure transactionnelle dans le secteur des hydrocarbures portant sur 1,84 milliard de dirhams. Cette procédure a été conduite par le Conseil de la concurrence en tant qu’institution.

Cette trajectoire l’a placé au contact des investissements, de la transformation des entreprises et de la régulation des marchés. Au ministère, ces trois dimensions se rejoignent. Les grands opérateurs possèdent la puissance de diffusion. Les industriels peuvent devenir les premiers clients. Les chercheurs et les entrepreneurs peuvent produire des solutions. Le rôle du ministre sera d’organiser les conditions de leur rencontre, dans les limites des compétences et des moyens qui lui seront effectivement attribués.

UNE POLITIQUE DÉJÀ ENGAGÉE, UN NOUVEAU PALIER

Rahhou hérite d’un travail engagé avant son entrée au gouvernement. Amal El Fallah Seghrouchni a porté la structuration de la stratégie nationale et plusieurs initiatives de recherche et de coopération. Présentée en septembre 2026, la feuille de route Maroc IA 2030 vise 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée, 50 000 emplois directs et indirects et 200 000 personnes formées ou certifiées à l’horizon 2030.

Ces chiffres expriment des ambitions. Leur réalisation dépendra d’investissements, de commandes et de débouchés économiques. Le réseau JAZARI a été annoncé en janvier 2026. Des travaux sur des outils linguistiques adaptés à la darija ont été présentés avec Mistral AI. L’UM6P et AI Movement participent à l’émergence de compétences scientifiques. Plusieurs initiatives restent à transformer en équipements, produits et marchés opérationnels.

Le ministère de plein exercice doit donner une cohérence politique à ces chantiers. Il devra travailler avec l’enseignement supérieur, l’industrie, les finances, les administrations et les entreprises, plutôt que de juxtaposer des programmes. Les moyens précis du nouveau département et ses capacités d’arbitrage restent à établir.

La commande publique peut devenir un levier, si elle ouvre des débouchés aux solutions répondant aux besoins réels des administrations et respecte des règles transparentes. Les grands industriels peuvent faire de même en expérimentant des applications dans leurs métiers. Quant aux opérateurs, ils peuvent devenir des clients, des partenaires techniques et des distributeurs de produits marocains, au lieu de limiter leur croissance à l’intégration de catalogues étrangers.

L’AFRIQUE ET LES JEUNES, DEUX DÉBOUCHÉS À CONSTRUIRE

L’implantation africaine des groupes marocains constitue une possibilité de croissance. Dans les services financiers, l’agriculture, la logistique ou les applications multilingues, des besoins existent au-delà des frontières nationales. Les réseaux des télécoms peuvent faciliter l’accès à ces clients. Encore faut-il que les entreprises marocaines disposent de produits fiables, compétitifs et capables d’être maintenus dans la durée.

Cette industrie peut également créer des perspectives pour les jeunes. Le Haut-Commissariat au Plan estimait à environ 2,9 millions le nombre de Marocains de 15 à 29 ans ni en emploi, ni en études, ni en formation en 2023. Elle peut toutefois soutenir des métiers liés au logiciel, aux données, à la cybersécurité, à l’intégration et aux services spécialisés, ainsi que de nouvelles entreprises.

Former 200 000 personnes ne suffira pas si les employeurs ne recrutent pas et si les startups ne trouvent pas de contrats. Certaines tâches de début de carrière seront aussi automatisées. La politique de formation devra donc suivre les besoins réels du marché et l’évolution des métiers.

UNE DÉCISION À TRADUIRE EN INDUSTRIE

Rahhou conduit cette politique à un moment où les positions commerciales et technologiques se prennent rapidement. Le Maroc possède des opérateurs puissants, des industriels capables de commander des applications, des chercheurs et une présence économique africaine. Il lui reste à relier ces forces pour que davantage de produits, d’emplois qualifiés et de revenus technologiques soient créés dans le pays.

Le résultat se verra dans les contrats signés avec des entreprises marocaines, dans les technologies qu’elles maîtriseront et dans les marchés qu’elles conquerront. Les opérateurs auront toute leur place dans cette réussite, à condition que la croissance de leurs services accompagne aussi celle d’une industrie nationale de l’intelligence artificielle.

LIRE AUSSI

Réseau social de L’UNITÉ

Ce compte officiel n’est pas encore relié. Pour tester le lien, renseigne son adresse.