À Jorf Lasfar, l’ammoniac est une matière première stratégique. Il entre dans la fabrication des engrais et arrive aujourd’hui de l’étranger. En juin 2026, l’Agence internationale de l’énergie a rappelé l’étendue de cette dépendance : le Maroc importe la totalité de ses besoins et 40 % de cet approvisionnement vient du Moyen-Orient. À mesure que les tensions régionales perturbent les marchés, Rabat tente de déplacer une partie de cette chaîne industrielle sur son propre territoire. À Laâyoune, une agence américaine soutient l’étude d’une future usine. À Guelmim, des investisseurs européens préparent un projet d’ammoniac destiné à l’export. À Jorf Lasfar, un projet porté par l’écosystème OCP vise le marché national. Des intérêts étrangers convergent désormais vers le soleil, le vent et les terrains marocains. Derrière la course aux projets s’ouvre une négociation sur la propriété des installations, les marchés et la maîtrise des technologies.
En mars 2025, cinq groupes d’investisseurs ont été sélectionnés pour porter six projets, dont le coût total prévisionnel atteint 319 milliards de dirhams. Ce montant représente une intention d’investissement, et non des financements de construction définitivement bouclés. Les étapes rendues publiques sont surtout des réservations foncières, des études et des soutiens financiers ciblés. Un terrain peut être réservé pendant que l’acheteur se fait attendre. Une étude peut avancer sans que les banques aient arrêté leur décision. L’industrie de l’hydrogène se construit aujourd’hui dans cet intervalle.
Rabat conserve un pouvoir déterminant sur l’entrée des investisseurs : l’accès au foncier, les autorisations et la coordination des grandes infrastructures. Mais les groupes industriels négocient les procédés de fabrication, les financements, les prix et les destinations commerciales. L’Europe, premier marché envisagé par plusieurs promoteurs, définit une partie des normes qui permettront d’y vendre. Les prochains contrats diront si les ressources marocaines serviront à bâtir une filière industrielle nationale ou principalement à alimenter de nouvelles chaînes d’approvisionnement internationales.
319 milliards de dirhams annoncés, des investissements encore à conclure
Le 6 mars 2025, le comité de pilotage de l’Offre Maroc choisit cinq groupes pour six projets. Les autorités évaluent leur coût d’investissement à 319 milliards de dirhams. Six mois plus tard, elles autorisent des conventions préliminaires de réservation foncière. Pendant ce temps, le projet d’ammoniac vert Chbika, développé dans la région de Guelmim-Oued Noun selon un calendrier distinct, clôt sa première phase d’études. À chaque étape, le dossier gagne en consistance administrative. Aucun de ces communiqués ne transforme toutefois le coût annoncé en sommes décaissées.
La réservation d’un terrain ne garantit encore aucune tonne d’ammoniac. Les industriels doivent financer leurs équipements, obtenir leurs permis, sécuriser l’eau et l’électricité, puis vendre leur production à un prix permettant de rembourser les investissements. Le financement de la construction constitue le seuil décisif. Au 26 octobre 2026, les annonces officielles examinées documentent des préparatifs et quelques accords ciblés, sans livrer de tableau consolidé de décisions finales d’investissement pour l’ensemble du portefeuille.
Le périmètre lui-même appelle une lecture précise. La sélection de mars comptait cinq investisseurs et six projets. Des communications ultérieures évoquent six consortiums et sept projets. Chbika avait engagé séparément ses négociations, tandis que les termes « investisseur », « consortium » et « projet » renvoient à des réalités différentes. Les 319 milliards restent attachés aux six projets de l’annonce initiale. Additionner Chbika ou HydroJeel à cette enveloppe donnerait artificiellement plus de poids à un total déjà considérable.
L’État marocain a préparé ce marché bien avant la sélection. Après les orientations royales de 2022 et 2023, une circulaire de mars 2024 définit l’Offre Maroc et désigne MASEN comme point focal des investisseurs. Le suivi institutionnel se poursuit sous le gouvernement précédent : en juin 2026, Karim Zidane, alors ministre de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques, préside les réunions consacrées à ORNX et TAQA–Moeve. Depuis le 16 octobre, le gouvernement El Mansouri a réuni l’Industrie, le Commerce, l’Investissement et l’Inclusion économique sous la responsabilité de Ryad Mezzour, tandis que Charafat Afailal dirige l’Énergie, les Mines et le Développement durable. Le nouveau partage des portefeuilles replace la coordination de l’Offre Maroc entre plusieurs responsables, aux côtés de MASEN et des opérateurs de l’eau, de l’électricité et des ports. Les actes détaillant l’organisation de ce suivi après le remaniement devront préciser la répartition opérationnelle des compétences.
À Laâyoune, les États-Unis entrent par l’ingénierie
Le 28 juillet 2026, l’USTDA signe à Laâyoune un accord avec ORNX Laayoune 1 pour financer une étude préliminaire d’ingénierie. Le projet vise jusqu’à 560 000 tonnes d’ammoniac par an. KBR, GE Vernova, Electric Hydrogen et Terabase participent aux travaux préparatoires. Leurs noms disent aussi l’intérêt américain : identifier les équipements, les technologies et les prestations susceptibles d’entrer dans un marché industriel marocain de grande taille. L’agence fédérale présente elle-même l’ouverture de débouchés pour les fournisseurs américains parmi les objectifs de son intervention.
La localisation du projet donne à cet accord une dimension diplomatique. L’ambassadeur des États-Unis souligne publiquement l’intérêt stratégique de cette présence économique à Laâyoune. Sur le terrain industriel, l’engagement signé finance des études, non la construction de l’usine. Le communiqué ne publie pas le montant de l’aide et ne confirme ni décision finale d’investissement ni commande définitive d’électrolyseurs. Pour le moment, l’avancée américaine se mesure à la place prise dans la préparation technique.
ORNX cherche une usine. Ses partenaires américains cherchent des contrats d’équipements et de services. Ces intérêts peuvent converger avec ceux du Maroc, à condition que les termes de coopération dépassent la seule installation de machines. Les contrats devront départager la part d’ingénierie réalisée sur place, les fournisseurs retenus, la maintenance, la formation et l’accès des techniciens marocains aux procédés. Aucun engagement chiffré de contenu local ou de transfert de technologie n’est établi dans les pièces publiques disponibles. À ce stade, les entreprises américaines sont nommées. Les futures retombées marocaines restent à contractualiser.
Les autres prétendants viennent de plusieurs horizons. United Energy Group et China Three Gorges représentent des intérêts chinois dans l’ammoniac. ACWA Power, groupe saoudien, figure dans la sélection pour une activité liée à l’acier moins carboné. TAQA Morocco et l’espagnol Moeve préparent un projet associant ressources renouvelables dans le Sud et carburants de synthèse. La diversité des partenaires donne à Rabat une marge de négociation. Elle ne renseigne pas encore, à elle seule, sur le partage définitif du capital des usines, les fournisseurs qui seront retenus ou la répartition des bénéfices.
Les intérêts se croisent à chaque étage de la filière. Les industriels recherchent un rendement. Les fabricants veulent vendre des électrolyseurs et en assurer l’entretien. Les banques exigent des garanties, tandis que les acheteurs négocient les prix et la certification. L’État apporte l’accès aux sites, les autorisations et la coordination de ressources publiques. Il peut négocier, à partir de cette position, des engagements opposables sur l’investissement, la fabrication locale, la fiscalité et les infrastructures. Les annonces de sélection ne détaillent pas encore ces contreparties projet par projet.
Sans acheteur, l’usine reste sur les plans
Sur la façade atlantique de Guelmim-Oued Noun, Chbika prévoit de produire environ 200 000 tonnes d’ammoniac vert par an, avec l’Europe pour débouché annoncé. Le consortium TE H2–Copenhagen Infrastructure Partners–A.P. Møller Capital dispose d’un contrat foncier préliminaire signé à l’automne 2024. Le 10 juillet 2025, le comité d’investissement de l’Offre Maroc, présidé par Karim Zidane, valide les résultats des études et les engagements du consortium. Le projet franchit en septembre une nouvelle étape préparatoire. Le site, les partenaires et les volumes visés sont connus. Les annonces ne fournissent toujours pas les conditions d’un contrat d’achat ferme ni le tour de table complet qui lancerait la construction.
Chez TAQA Morocco et Moeve, le partage des responsabilités est déjà esquissé. La première doit développer les composantes renouvelables dans la région de Dakhla. La seconde doit conduire la production et la commercialisation des carburants de synthèse à Jorf Lasfar. Les partenaires ont signé une réservation foncière préliminaire en février 2026. Le 11 juin, deux comités de suivi présidés par Karim Zidane examinent et valident les premiers livrables des études de TAQA–Moeve et d’ORNX. Ce modèle relie deux régions marocaines et plusieurs infrastructures, mais les prix d’enlèvement, les coûts de raccordement et les garanties de financement n’ont pas été rendus publics dans les pièces examinées.
La difficulté commerciale dépasse largement le Maroc. Selon l’AIE, les nouveaux engagements d’achat d’hydrogène à faibles émissions ont atteint environ 1,7 million de tonnes dans le monde en 2025. Seuls quelque 20 % de ces volumes faisaient l’objet de contrats fermes. Ce chiffre ne décrit pas les clients marocains. Il mesure la fragilité d’un marché mondial où les annonces d’usines devancent souvent les commandes. Dans ces conditions, le vent, le soleil et la proximité de l’Europe ne suffisent pas : les banques attendent des recettes contractuellement sécurisées.
Le 26 octobre 2026, la Commission européenne ouvre une consultation de quatre semaines sur la révision de sa stratégie hydrogène. Bruxelles veut consolider une chaîne industrielle compétitive alors que le déploiement mondial prend du retard sur les ambitions. Les acteurs marocains savent déjà que la demande européenne pèsera sur leurs modèles financiers. La consultation ne crée toutefois ni nouveau contrat d’achat ni aide automatiquement attribuée à un producteur du Royaume.
À cette incertitude commerciale s’ajoutent les normes. L’Union européenne fixe les critères de certification des carburants renouvelables d’origine non biologique, nécessaires à certains marchés. Une usine installée à Dakhla ou Guelmim devra satisfaire aux standards du client européen, dont les règles peuvent évoluer. Le Maroc se retrouve ainsi face à un marché attractif, mais dont les conditions d’accès sont négociées et fixées largement à l’extérieur de ses frontières.
En mai 2025, des responsables de H2Global et de Hintco viennent présenter à Casablanca un mécanisme allemand et néerlandais destiné à soutenir des achats à long terme. L’enveloppe internationale annoncée atteint au moins 2,5 milliards d’euros. La réunion attire les industriels. Elle ne débouche, dans les éléments rendus publics examinés, sur aucune attribution identifiée à un producteur marocain. Les entreprises peuvent déposer des offres. Leur premier contrat garanti reste à décrocher.
Foncier, eau et électricité : la facture de l’industrialisation
Dans les régions du Sud, chaque projet mobilise plus qu’une parcelle. Chaque installation exige de l’électricité, de l’eau dessalée, des conduites, des équipements de transformation et des infrastructures portuaires pour expédier sa production. Le gouvernement demande une planification intégrée de ces infrastructures. Les conventions publiques disponibles ne précisent pourtant pas, pour chaque projet, qui paiera les ouvrages communs, qui en sera propriétaire et qui pourra les utiliser une fois l’usine en fonctionnement.
Les chiffres du réseau électrique donnent l’échelle des contraintes. L’ANRE prévoit une capacité d’accueil de 3 886 mégawatts en 2026, qui devrait atteindre 10 429 mégawatts en 2030 dans son périmètre réglementaire. Ce potentiel d’accueil ne correspond pas à de l’électricité déjà livrée aux électrolyseurs ni à une puissance réservée aux consortiums. Chaque projet devra raccorder ses installations et supporter, suivant les conventions qui seront conclues, une part des travaux nécessaires. La répartition finale des dépenses demeure une donnée économique majeure.
Le dessalement déplace une partie du problème hydrique sans faire disparaître sa facture. La prise en mer, les pompes, l’électricité, le traitement, les conduites et la gestion des rejets ont un coût. Dans des territoires où coexistent les besoins des ménages, de l’agriculture et des autres industries, les volumes attribués à chaque usage ne sont pas encore détaillés site par site dans les pièces publiques examinées. La répartition des volumes, la prise en charge des coûts et les garanties accordées aux autres usages ne sont pas encore détaillées à l’échelle des sites.
Pour le Maroc, l’enjeu financier se concentre dans les conventions d’infrastructure. Un port ou une ligne construits pour plusieurs usagers peuvent bénéficier longtemps à une région. À l’inverse, si un investissement public sert principalement un opérateur sans compensation suffisante, une partie du risque peut revenir aux finances publiques. La répartition des coûts entre promoteurs, opérateurs et État reste insuffisamment détaillée dans les annonces. Elle pèsera directement sur la valeur que le pays conservera de la filière.
À Jorf Lasfar, OCP dispose déjà d’un client : lui-même
À Jorf Lasfar, HydroJeel, projet de l’écosystème INNOVX lié à OCP, se distingue par son débouché annoncé. La plateforme vise 100 000 tonnes d’ammoniac vert par an destinées aux activités d’engrais du groupe marocain. En février 2025, le projet obtient une convention de subvention non remboursable de 30 millions d’euros dans le cadre du PtX Development Fund associé à KfW et KGAL. Le financement soutient une industrie tournée vers une demande locale identifiée, alors que plusieurs grands projets de l’Offre Maroc visent d’abord l’exportation.
Les 30 millions d’euros constituent un engagement financier précis. Ils ne couvrent pas nécessairement la facture de construction. Les documents accessibles ne certifient pas leur décaissement intégral ni la mise en service de l’usine en octobre 2026. Les 100 000 tonnes restent une cible de capacité. HydroJeel ne relève pas non plus du même périmètre que les six projets associés aux 319 milliards de dirhams. Leurs montants ne peuvent être additionnés dans un même bilan d’investissement.
OCP peut cependant utiliser une production locale d’ammoniac là où d’autres promoteurs doivent trouver leurs premiers clients à l’étranger. Si HydroJeel atteint ses objectifs et devient compétitif, le groupe pourra remplacer une partie des importations nécessaires à ses engrais. Cette substitution deviendra mesurable avec les volumes produits à Jorf Lasfar, leur utilisation effective par OCP et la diminution correspondante des achats étrangers. La baisse effective de la dépendance reste à constater lorsque l’installation fonctionnera.
Les tensions du Moyen-Orient renforcent l’intérêt d’une telle stratégie, sans accélérer par miracle les calendriers industriels. Les ports continuent d’approvisionner les usines marocaines pendant que les nouveaux projets cherchent leurs financements, leurs équipements et leurs permis. Une filière nationale d’ammoniac pourrait réduire l’exposition future aux perturbations internationales. Elle ne peut aujourd’hui remplacer des importations par des volumes qui n’ont pas encore été produits.
La souveraineté se négocie avant la première tonne
Plusieurs projets ont franchi des étapes préparatoires précises. Chbika a franchi des étapes d’études et d’engagements préliminaires. ORNX a obtenu le soutien américain pour une étude d’ingénierie à Laâyoune. TAQA–Moeve progresse sur le foncier et les études. HydroJeel bénéficie d’une subvention signée pour une activité destinée à OCP. La présence d’investisseurs européens, américains, chinois et du Golfe montre que le Maroc s’est installé sur leur carte industrielle.
Les prochaines décisions seront plus lourdes : répartition du capital, financement des usines, propriété des procédés, partage des coûts de dessalement et de raccordement, contrats d’achat et conditions d’emploi. Aucun tableau public consolidé ne permet encore d’en mesurer toutes les conséquences pour le Royaume. Les autorités disposent pourtant de leviers : l’accès au foncier, les autorisations et l’organisation d’équipements essentiels. Les engagements obtenus sur le capital, les achats, la technologie et les infrastructures détermineront la part de valeur conservée au Maroc.
La distinction entre les projets apparaît déjà. Chbika dépend notamment de la demande européenne pour l’ammoniac exporté. TAQA–Moeve associe l’énergie marocaine à une commercialisation confiée à des partenaires internationaux. ORNX ouvre un marché potentiel aux équipements américains. HydroJeel envisage une production absorbée par OCP. Les montages ne répartissent ni les risques ni les bénéfices de la même manière. Les contrats préciseront ce qui restera dans les entreprises, les emplois et les infrastructures marocaines.
Le Royaume a attiré les investisseurs et détient les ressources sans lesquelles leurs projets ne pourront pas aboutir. Les partenaires étrangers conservent pour l’heure une influence déterminante sur les technologies, les financements et les marchés de destination. Entre les deux, les futurs contrats arbitreront la part de valeur créée au Maroc. Les 319 milliards de dirhams ont ouvert la compétition. Les décisions finales d’investissement, les usines livrées et les premières tonnes d’ammoniac produites pour l’industrie marocaine en donneront la véritable mesure.